Et puis un jour tu décides d’assumer

C’est toujours une surprise pour toi. Pourtant, tout est tellement cyclique et prévisible. C’est juste que tu n’arrives pas à te faire une raison. Mais aujourd’hui, avec les années et ton expérience ici surtout, tu le vis différemment.

En hébreu ça s’appelle un tikoun, une réparation. C’est tellement beau, l’hébreu …

Le tikoun d’un malaise que tu as si longtemps ressenti, au cours de tes discussions parisiennes, entre gens bien intentionnés et bien informés.

Les soupirs entendus « ah oui, c’est sûr, la politique israélienne… », « ah, quelle folie, quelle réponse disproportionnée« . Et toujours le décompte inégal des morts de part et d’autre, preuve irréfutable de la mauvaise conduite d’Israël en tant qu’Etat.

A l’époque c’était Ariel Sharon, ז »ל, qui était présenté comme un dirigeant sanguinaire. Mais depuis les gouvernements se suivent et sont tous condamnés de la même façon dans un consensus que tu ne cherches plus à comprendre.

Les juifs, ok, on n’a pas de problème avec eux, mais la politique de l’Etat d’Israël, quelle honte!!! 

C’est pratique en fait, cette « politique de l’Etat d’Israël ».

Donc oui, aujourd’hui tu peux faire ton tikoun de cette époque où tu devais tempérer ou changer de sujet. Ou bien dans les jours téméraires foncer tête baissée. Pour ressortir seule et souvent blessée. Le tikoun de cette boule dans la gorge quand tu lisais les  Unes des si sérieux journaux qui d’une seule voix condamnaient.  Quand tu te disais malgré toi, ce n’est pas possible, comment expliquer ? 

Et ce tikoun tu le mérites puisque  tu t’es  apportée ta propre réponse. Tu es venue.  Tu as vu. Et tu as remercié le ciel de te donner la possibilité de faire ta vie et tes enfants dans ce pays. C’est là que ça a vraiment changé. Tu le savais instinctivement, mais sur place tu as compris à quel point le traitement des informations en relation avec Israël étaient erroné. Déformé. Inversé. Pas un peu. Non, de manière maladive.

Ton tikoun, donc, c’est celui de pouvoir te tenir droite et sûre de toi, confiante et pleine de ta connaissance de la réalité ici.  C’est déjà énorme.

Mais il reste quand même un double mystère dans toute cette histoire. Non pas celui de l’obsession des médias et de certains à traiter Israël comme un état terroriste ou d’apartheid, ça tu ne cherches même plus à l’éclaircir.

Non, le double mystère qu’il te reste à élucider, c’est celui de ta relative passivité et de celle des israéliens face à au déferlement.

La tienne en tout premier. Pourquoi est ce si difficile pour toi de réagir sur ce sujet? De répondre sereinement aux messages privés que tu reçois, indignés que tu ne te démarques pas de la politique « sioniste » (!!!!  encore un autre mystère, depuis quand le sionisme est devenu un gros mot en Europe?). Pourquoi te coûte t’il de vrais efforts de publier ce billet?

Est-ce parce que tu es habituée à te faire petite, sur ce sujet? Peut être en partie, une question d’éducation française dans les années 80 : Ces sujets là ne sortent pas de l’intimité de la maison. A l’extérieur, on doit être avant tout de bons citoyens car on doit beaucoup à la France qui nous a accueillis (ah oui, tiens, d’ailleurs, tes parents se sont gentiment fait mettre à la porte de leur Tunisie natale, parce que juifs. Heureusement pour toi ils n’ont pas appelé ce jour la Naqba) . Donc oui, peut être en partie à cause de ton éducation.

Mais ce n’est pas tout…

Peut être aussi en partie parce que tu sais que la motivation intrinsèque du déchaînement dépasse la raison et que du coup, tu te dis, à quoi bon intervenir ? Qu’est-ce que ça changera ? Tu te préserves en quelque sorte…En partie aussi probablement.

Et puis tu n’as pas envie de parler politique. Bien que là il ne s’agisse pas de politique mais de quelque chose de plus profond. Alors quoi?

En continuant à creuser tu finis par identifier et nommer une autre raison, un peu honteuse, qui te pousse à ne pas trop afficher ton soutien pour Israël, autrement que par le fait d’y vivre et d’y être plus que bien. Cette raison, c’est que tu ne veux pas d’histoires. Pas d’embrouilles. Et même en poussant un peu l’honnêteté avec toi même c’est parce que tu ne veux pas indisposer ou froisser certaines de tes vraies amitiés de France et d’ailleurs. C’est sûrement moins glorieux, mais en avoir conscience est déjà peut être un pas.

Quant à l’autre mystère, c’est celui de la passivité israélienne. Tu en as un bel exemple à la maison, avec ton israélien de mari. Quand tu viens le trouver, bouleversée, parce que tu as ouvert Google Actualités et que ce que tu y lis est loin, si loin de ta réalité, de ce que tu sais, de ce que tu connais de si près, il marque un petit temps de surprise devant la violence des propos, puis il hausse les épaules, lève les yeux au ciel et te répond: « Azvi…Ein ma laassot… » (« laisse tomber… c’est comme ça ») , et il passe à autre chose.

Mais comment ça c’est comme ça??

Tu voudrais attraper un mégaphone, toi, et lui hurler, au monde, la vérité israélienne: Les blessés syriens qui sont récupérés par dizaines, par centaines, depuis cinq ans, par les militaires israéliens à la frontière pour être soignés dans une unité spéciale d’un hôpital israélien du Nord et qu’on renvoie chez eux en faisant bien attention de leur fournir uniquement du matériel médical sans aucune écriture en hébreu pour les protéger des représailles. Tu voudrais raconter ta vie en Galilee, là où les villes et villages arabes sont la majorité et où tu ressens au quotidien beaucoup de respect entre les populations. Tu voudrais leur demander où est d’après eux l’apartheid: dans un pays où Knesset et la Cour Suprème ont leurs représentants arabes musulmans, où 20 % de la population est arabe et complétement intégrée à la société? Ou de l’autre côté de la frontière où  il ne ferait pas bon pour un juif de pointer son nez? Tu voudrais leur montrer comme ici les enfants sont élevés dans l’amour de la paix. Leur hurler que oui, Israël est un etat JUIF, avec une armée pour se défendre, et que si la pilule est difficile à avaler, eh bien tant pis. Et leur démontrer leur hypocrisie dans leur combat sélectif pour les palestiniens de Gaza, qui sont en fait les premières victimes de leurs cyniques et terribles gouvernants.

Mais tu te tais, le plus souvent. C’est vrai que c’est embarrassant. Moins consensuel.

C’est juste que ce silence là aujourd’hui  te coûte et que tu as de plus en plus de mal à l’assumer.

Alors à la place tu décides d’assumer un peu plus le reste.

Et tu (re)prends comme résolution de venir  écrire ici régulièrement, pour être sûre de partager avec ceux qui le veulent ta réalité de la société israélienne, et déposer ainsi ta petite pierre à l’endroit que tu penses être le bon.

Et vous, vous gérez ça comment?

 

 

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