Journal de guerre, jour 385

On a tous ici sur nos téléphones l’application du pikud haoref qui prévient en temps réel en cas d’alerte. Ca fait un bruit strident qu’on reconnait entre mille. Ca sonne pas mal ces dernières semaines, et on court. Mais ce matin, c’était le pompon. A l’aube, alors qu’on était encore tous au lit, l’application s’est déclenchée simultanément sur nos téléphones, avec en plus une voix qui disait en boucle “Rehidat Adama” (ca veut dire “tremblement de terre”). 

On a couru, incrédules, dans la chambre blindée. Là bas je me suis mise à rire. D’abord en lisant le message d’une copine sur le groupe du yichouv au moment de l’alerte: C’est quoi cette merde maintenant??? Avec des émojis colériques. Ça résumait pas mal la situation.

Finalement, c’était une fausse alerte, un bug, une mauvaise interprétation.

Mais ça a continué à me faire sourire toute la journée, ce réveil en fanfare avec cette voix de robot “rehidat adama, rehidat adama”. Ce n’est pas très drôle, objectivement. Je ne sais pas quel mécanisme mon cerveau active pour que ça m’amuse. Peut être mon attrait pour l’absurde.

Demain les enfants retournent à l’école, c’est officiel. Avec des arrangements de classes pour être tous à proximité des chambres blindées. 

Je fuis les zooms de parents qui s’inquiètent et qui m’angoissent. Je m’en remets aux consignes, je ne sais pas faire autrement, à moins de devenir folle. Les trajets scolaires seront assurés, aussi. On a tous reçu en image le rappel des instructions en cas d’alerte pendant les trajets scolaires. Se pencher sous la ligne des fenêtres et mettre les mains sur la tête. Ils  connaissent ça par coeur, déjà. Ils s’adaptent à tout, confiants. Cette dernière phrase me met les larmes aux yeux. J’en peux plus de jouer à la roulette russe. 

Publié dans Guerre | Un commentaire

Journal de guerre, jour 384

Est ce que cette guerre aura une fin, comme les autres? Avant, il y avait des guerres éclairs, et à chaque fois que je me disais: “c’est foutu, il n’y a pas de solution possible”, il y avait ce moment soudain où les infos annonçaient: “Cessez le feu”. Et le feu cessait vraiment, pour quelques mois ou pour un an. 

Mais cette fois, c’est différent. Cette fois, on n’en voit pas la fin.

Comment les enfants pourraient-ils retourner à l’école, dimanche? Il n’y a pas assez de chambres blindées, là-bas. Et puis il y a les trajets en bus scolaire. Tout ça est bien trop dangereux. On attend les consignes, demain. 

La période des fêtes touche à sa fin. Rosh Hashana, Kippour, Souccoth, et aujourd’hui Simha Torah, l’anniversaire tragique du 7 octobre. On a tous perdu la notion des jours. Depuis des semaines, les mercredis et jeudis sont fériés, s’enchaînant avec les week-ends. Les enfants sont en vacances. C’est le tourbillon habituel des fêtes, mais la joie est plus sourde, les cœurs sont ailleurs. 

La période qui suit les fêtes est la véritable rentrée, d’habitude, la ligne droite de l’automne jusqu’à Hanouka. L’an dernier, cette période a été engloutie par le 7 octobre. Cette année, cette période n’aura pas non plus le goût habituel. Il n’y a plus de stabilité. Il n’y a que de l’incertitude. Et pourtant la vie  continue au milieu de tout ça. Le quotidien, les bons repas, les matchs de foot des enfants, les petites filles du yichouv qui font du roller sur le terrain de jeu inondé par le soleil matinal. Des scènes banales qui deviennent précieuses, dans un quotidien presque irréel.

Que va t’il se passer? Est ce que tout ira bien, comme les israéliens avaient l’habitude de promettre à tout va, avant? Est ce que les otages rentreront à la maison? Ce rêve semble s’éloigner de jour en jour. Pourtant, je formule cette prière: qu’ils reviennent tous vivants, et les soldats aussi, puisqu’ils sont les fils de mes amis, mes voisins, les profs de mes enfants.

Je prie aussi pour les listes d’endroits qui s’affichent depuis un an sur mon téléphone à chaque alerte redeviennent des balades bucoliques du week-end. Pour que les habitants du Nord retrouvent leurs maisons. Pour que les prochaines années soient consacrées à la reconstruction, en mieux, de tout ce qu’il y avait là bas, avant, et qui n’existe plus. 

Pour qu’on puisse juste vivre sur ce petit morceau de terre, sans menace existentielle. Vraiment  vivre en paix. Avec des voisins qui accepteront notre présence. Ca semble déconnecté complètement de la réalité, mais on l’a pourtant déjà fait, avec l’Egypte et la Jordanie. Une alliance pragmatique. Une reconnaissance mutuelle, même froide, mais une paix quand même. C’est le seul espoir pour nos enfants, non? Est ce si fou d’y croire?

Publié dans Guerre | Laisser un commentaire

Journal de guerre, jour 375

C’est un projet né avant le 7 octobre dans un kibboutz du Otef Aza, dans le sud d’Israël. L’idée était de rassembler des jouets n’ayant plus d’usage et de leur donner une seconde vie en les collant sur des grandes ailes en bois, pour redonner le sourire aux gens et leur insuffler une dose d’optimisme. Ça s’appelait “les ailes de poupées”.  L’initiatrice du projet a été assassinée le 7 octobre 2023 avec son mari et leurs trois enfants. Pour lui rendre hommage, ce projet s’est développé dans tout le pays depuis. Il s’appelle maintenant “les ailes de l’espoir”. Il est arrivé jusque dans mon yichouv par le biais d’une habitante de la même famille. Elle collecte depuis plusieurs mois les vieux jouets parmi nous, et ces trois derniers jours, on s’est appliqués avec les enfants du yichouv à les coller. Le 25 octobre, on fixera l’oeuvre sur le mur du miklat du yichouv (l’espace blindé où on se réfugie quand une alerte nous surprend alors qu’on est dehors). La date a été choisie parce que c’est la date hébraïque de la commémoration du 7.10.23, et aussi parce que c’est la date d’anniversaire de l’initiatrice de ce projet assassinée.

Ces ailes de l’espoir, colorées, se multiplient dans les municipalités israéliennes. 

C’est beau. 

Publié dans Guerre | Laisser un commentaire