Journal de guerre, jour 416

L’hiver est arrivé en Israël. Il arrive toujours à la fin novembre, brutal, humide. Après un automne long et doux, sandales, débardeur et clim’ à fond.

Les températures chutent. On fouille dans les armoires à la recherche des manteaux et des bonnets. Il fait froid à l’intérieur, aussi. Je n’aime pas l’hiver. Il s’infiltre partout. Dans mon corps qui réclame des calories. Dans mon salon envahi de linge qui sèche trop lentement. Dans toute la logistique qui s’épaissit comme la boue sous les chaussures des enfants. Dans le jardin qu’on déserte. Dans ces flaques exagérées qui envahissent les trottoirs. Et dans mes réveils devenus laborieux. Mon corps rêve d’hiberner, mais le rythme de la vie, imperturbable, a ses exigences. Allez, il faut se lever et y aller. 

Je ne saute plus du lit, légère et pieds nus. 

Je m’accroche à la chaleur de la couette et je snooze. 

C’est une journée particulière. La première sans alerte sur le pays depuis plus d’un an. Silence complet sur les téléphones et dehors. Mon corps n’est pas encore prêt pour ça et reste en alerte. Mon esprit non plus n’arrive pas à s’adapter. Ça fait si longtemps que le quotidien est conditionné par la guerre. Pas seulement avec les titres des journaux, mais là, dans le quotidien. Et puis ce n’est pas fini. Le silence ici rend leur juste place aux otages qui attendent encore là bas. A nouveau au coeur de la guerre, comme il se doit. 

C’est trop tôt encore pour se retourner et regarder en face ces 14 mois de folie. 

Ce n’est pas fini.

Mais en attendant, le week end approche, et ça semble fou soudain d’envisager qu’on pourrait peut être s’éloigner un peu de la maison pour aller se promener.

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Journal de guerre, jour 385

On a tous ici sur nos téléphones l’application du pikud haoref qui prévient en temps réel en cas d’alerte. Ca fait un bruit strident qu’on reconnait entre mille. Ca sonne pas mal ces dernières semaines, et on court. Mais ce matin, c’était le pompon. A l’aube, alors qu’on était encore tous au lit, l’application s’est déclenchée simultanément sur nos téléphones, avec en plus une voix qui disait en boucle “Rehidat Adama” (ca veut dire “tremblement de terre”). 

On a couru, incrédules, dans la chambre blindée. Là bas je me suis mise à rire. D’abord en lisant le message d’une copine sur le groupe du yichouv au moment de l’alerte: C’est quoi cette merde maintenant??? Avec des émojis colériques. Ça résumait pas mal la situation.

Finalement, c’était une fausse alerte, un bug, une mauvaise interprétation.

Mais ça a continué à me faire sourire toute la journée, ce réveil en fanfare avec cette voix de robot “rehidat adama, rehidat adama”. Ce n’est pas très drôle, objectivement. Je ne sais pas quel mécanisme mon cerveau active pour que ça m’amuse. Peut être mon attrait pour l’absurde.

Demain les enfants retournent à l’école, c’est officiel. Avec des arrangements de classes pour être tous à proximité des chambres blindées. 

Je fuis les zooms de parents qui s’inquiètent et qui m’angoissent. Je m’en remets aux consignes, je ne sais pas faire autrement, à moins de devenir folle. Les trajets scolaires seront assurés, aussi. On a tous reçu en image le rappel des instructions en cas d’alerte pendant les trajets scolaires. Se pencher sous la ligne des fenêtres et mettre les mains sur la tête. Ils  connaissent ça par coeur, déjà. Ils s’adaptent à tout, confiants. Cette dernière phrase me met les larmes aux yeux. J’en peux plus de jouer à la roulette russe. 

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Journal de guerre, jour 384

Est ce que cette guerre aura une fin, comme les autres? Avant, il y avait des guerres éclairs, et à chaque fois que je me disais: “c’est foutu, il n’y a pas de solution possible”, il y avait ce moment soudain où les infos annonçaient: “Cessez le feu”. Et le feu cessait vraiment, pour quelques mois ou pour un an. 

Mais cette fois, c’est différent. Cette fois, on n’en voit pas la fin.

Comment les enfants pourraient-ils retourner à l’école, dimanche? Il n’y a pas assez de chambres blindées, là-bas. Et puis il y a les trajets en bus scolaire. Tout ça est bien trop dangereux. On attend les consignes, demain. 

La période des fêtes touche à sa fin. Rosh Hashana, Kippour, Souccoth, et aujourd’hui Simha Torah, l’anniversaire tragique du 7 octobre. On a tous perdu la notion des jours. Depuis des semaines, les mercredis et jeudis sont fériés, s’enchaînant avec les week-ends. Les enfants sont en vacances. C’est le tourbillon habituel des fêtes, mais la joie est plus sourde, les cœurs sont ailleurs. 

La période qui suit les fêtes est la véritable rentrée, d’habitude, la ligne droite de l’automne jusqu’à Hanouka. L’an dernier, cette période a été engloutie par le 7 octobre. Cette année, cette période n’aura pas non plus le goût habituel. Il n’y a plus de stabilité. Il n’y a que de l’incertitude. Et pourtant la vie  continue au milieu de tout ça. Le quotidien, les bons repas, les matchs de foot des enfants, les petites filles du yichouv qui font du roller sur le terrain de jeu inondé par le soleil matinal. Des scènes banales qui deviennent précieuses, dans un quotidien presque irréel.

Que va t’il se passer? Est ce que tout ira bien, comme les israéliens avaient l’habitude de promettre à tout va, avant? Est ce que les otages rentreront à la maison? Ce rêve semble s’éloigner de jour en jour. Pourtant, je formule cette prière: qu’ils reviennent tous vivants, et les soldats aussi, puisqu’ils sont les fils de mes amis, mes voisins, les profs de mes enfants.

Je prie aussi pour les listes d’endroits qui s’affichent depuis un an sur mon téléphone à chaque alerte redeviennent des balades bucoliques du week-end. Pour que les habitants du Nord retrouvent leurs maisons. Pour que les prochaines années soient consacrées à la reconstruction, en mieux, de tout ce qu’il y avait là bas, avant, et qui n’existe plus. 

Pour qu’on puisse juste vivre sur ce petit morceau de terre, sans menace existentielle. Vraiment  vivre en paix. Avec des voisins qui accepteront notre présence. Ca semble déconnecté complètement de la réalité, mais on l’a pourtant déjà fait, avec l’Egypte et la Jordanie. Une alliance pragmatique. Une reconnaissance mutuelle, même froide, mais une paix quand même. C’est le seul espoir pour nos enfants, non? Est ce si fou d’y croire?

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